Et si...

On était culottées ?

Quel meilleur jour que le 8 mars pour évoquer les femmes ? Je sais que ça peut paraître rasant une femme qui parle des femmes le jour de la femme. Il y a quelques temps, j’aurais aussi trouvé ça relou. Oui, mais ça, c’était avant. Avant quoi ? Eh bien, avant que j’aie un enfant. Ok, la femme qui va parler des femmes le jour de la femme juste parce qu’elle a vu la lumière le jour de son accouchement : relou. Non, en fait je veux vous parler de la révélation qui a suivi mon accouchement : je suis une femme. Il a fallu que je donne la vie pour que j’en prenne conscience. Évidemment, la femme en moi ne s’est pas révélée qu’à travers cette maternité. Heureusement d’ailleurs.

Mais je vois cet électrochoc comme point de départ d’une réflexion plus active sur ce qu’est une femme. Et finalement, ce qu’est le féminisme. Un mot qui m’a longtemps profondément emmerdée. Parce qu’il invitait à écraser les hommes. Parce qu’il invitait soit à chanter à moitié nue en amassant des millions (Beyoncé), soit à être aigrie, seule, moche (toutes les autres). Parce qu’il était utilisé (trop) souvent par (trop) de personnes. Parce qu’à mes yeux, il n’avait plus aucun sens.

Il me semble important aujourd’hui, voire indispensable de se réapproprier ce mot. De le réfléchir. De le décortiquer. De le conjuguer. De le vivre. De l’écrire. De le dessiner aussi. Et Pénélope Bagieu le fait avec un talent immense avec ses albums Culottées. 30 portraits de femmes qui ne «font que ce qu’elles veulent ». 30 femmes inspirantes aux parcours détonants : Clémentine Delait, femme à barbe assumée, Lozen, guerrière et chamane, Agnodice, gynécologue de l'Antiquité, Giorgina Reid, mamie qui a sauvé le phare de Montauk, Phulan Devi, Reine des bandits, Christine Jorgensen, première transgenre… Autant de femmes qui ont fait de leur vie un choix. C’est passionnant, drôle (évidemment, c’est Pénélope Bagieu !), émouvant, intelligent. Un album qui doit absolument camper sur toutes les tables de chevet, qui doit être offert, qui doit être transmis. Tout comme le dernier texte signé par Chimamanda Ngozi Adichie, Chère Ijeawele, destiné à une de ses amies qui vient d’avoir une fille. Un véritable manifeste pour une éducation féministe signé par celle qui a prononcé ces mots lors de son TED Talk « We should all be feminists » et qui été samplé par… Beyoncé naturellement ! Alors, « Who run the world » ?

 


Et si... je lisais le dernier Leïla Slimani ?

L’autre jour, je décide d’accompagner mon trajet en bus en écoutant un super podcast de La Poudre. La Poudre, c’est le nouveau projet osé et passionnant de Lauren Bastide (ex-journaliste de ELLE)

Bref, Leïla Slimani parlait au micro de La Poudre. De son enfance et son adolescence au Maroc, de sa littérature, des « bobos », du mythe de l’instinct maternel, de son utérus. Et de son dernier roman, Chanson Douce, Prix Goncourt 2016. Je savais à quoi je m’exposais en écoutant cette écrivaine qui avait déjà férocement raconté la nymphomanie d’une bourgeoise parisienne dans Dans le jardin de l’ogre.

Mais sur ce coup, on change de registre. Radicalement. Car Chanson Douce parle d’infanticide. Une nounou qui tue deux enfants. Et ma fille de sept mois est justement gardée par une nurse.

Moi qui suis terrifiée par la bande annonce de « La main sur le berceau » depuis 1991 (oui, je n’ai jamais pu me résoudre à regarder le film, la bande annonce m’a amplement traumatisée), je ne vois pas comment je pourrais, maintenant que j’ai un enfant, lire des mots tels que « le bébé est mort », « corps désarticulé », « le tapis de princesse était imbibé de sang ».

Et pourtant j’aimerais y arriver. A le lire. Parce que j’ai bien aimé son premier roman. Parce que son interview m’a plu. Parce que si en étant mère, elle a réussi à sortir de son imagination un roman si dur, n’arriverais-je pas à simplement le recevoir ?

Et puis, c’est vraiment pas sympa pour ma nounou. Comme si lire le bouquin la transformerait automatiquement en folle meurtrière qui hacherait menu ma fille avec le « Babycook ».

En l’écrivant, cette hypothèse paraît évidemment tout de suite pathos. Mais voilà, je peine à ne pas déplacer la fiction dans mon réel. Une espèce de masochisme que je traîne comme un gros boulet depuis mon enfance. Le momifié tombant dans l’eau gelée dans le film Croc-Blanc avec bonus gros plan sur sa face bleue : il a escaladé les murs de toutes mes maisons pendant plus de vingt ans. L’univers cauchemardesque et si malsain de la BD La fille du magicien m’a fait fuir à tout jamais les cirques. Un personnage de fiction se fait brutaliser, violenter, tuer ? Et que je transpose les traits d’une personne que j’aime histoire de bien souffrir inutilement.

Il y a du boulot, j’en ai conscience.

Donc, lirai-je, lirai-je pas ? Je pique à Henri Salvaldor, qui a signé les paroles de (la vraie) Chanson Douce, cette réponse pertinente et extrêmement réfléchie : « Qui sait ? Qui sait ? Qui sait ? Qui sait ? Qui sait ? Qui sait ? Qui sait ».

 


Et si... on partait vers un Quartier Lointain ?

Ça vous a peut-être échappé mais Jirô Taniguchi est mort le 11 février dernier.

En tous cas, de mon côté, la triste nouvelle a juste généré 3 pauvres post sur mon mur Facebook. J’étais partagée entre l’envie de fermer mon compte ou me lamenter sur la disparition de celui qui squatte nos tables de chevet régulièrement. J’ai repris du café.

Taniguchi, c’était des mangas doux, délicats, introspectifs, intimistes. Parfois durs et violents lorsqu’il s’attaquait aux rapports entre les animaux, la nature et l’Homme. Mais surtout, Taniguchi m’a initié au manga. Oui, parce que jusqu’à ce que je le lise, j’étais un peu, beaucoup allergique à cet univers qui était synonyme de dragon et de boules, de femme-enfant combattant le mal par l’amour, de bouches bien trop grandes et de cheveux aux couleurs improbables que ne renierait pas Katy Perry, de pleurs horizontaux et de bols de riz engloutis en 3 secondes. On sent bien l’enfance Club Dorothée non ?

En fait, il m’est arrivé la même chose avec le genre comics. Des noms tous pourris (Magneto, Angel, Green Lantern, Atomic Skull), des looks moulants improbables (par ici le cuir, le latex, le lycra, le slip, le 95 F et autres bons goûts), des missions passionnantes (sauver : le monde, la meuf, le professeur, l’univers – mais pas sa dignité), des supers pouvoirs navrants (des doigts se transformant en palmes, un corps fusionné avec la technologie des Célestes – wou ! – la manipulation de la puissance du Big Bang).

Et je les ai rencontrés. Ils traînaient dans notre bibliothèque depuis pas mal de temps. Ils étaient imposants et mystérieux. Ils avaient une bonne gueule avec leurs tranches noires et graphiques. Ils s’appellent Preacher et Hellblazer. Et ils font partie de mes plus belles rencontres littéraires. Je suis entrée dans des univers d’ultra-violence où règnent en maîtres la vulgarité la plus crue et la plus imagée, le blasphème, le racisme, l’horreur, le fantastique, la haine de la religion et l’humour, surtout.

Jamais, vraiment jamais, je n’aurais pensé pouvoir accepter autant de violence. Pire. Jamais je n’aurais pensé AIMER autant cette violence. Mais cette violence est tout simplement parfaite. Car elle est au-delà de la violence justement. Preacher et Hellblazer ont totalement explosé les limites du genre en transformant cette sauvagerie en folie. Et ont basculé dans le culte.

Ça vous a peut-être échappé mais le dessinateur de ces deux merveilles, Steve Dillon, est mort en octobre dernier.

 


Et si je me remettais à lire ?

J’admets que ma question peut faire tache sur un site dédié à la littérature. Donc je m’explique. J’ai une fille de bientôt sept mois. Et son arrivée a balayé pas mal de choses dans ma vie. Mes abdos, mes jeans blancs, un coussin en soie sauvage, quelques colliers. Entre autres. Et mes sacro-saintes lectures.

En fait, tout a commencé quand je me suis mise en congé maternité. J’avais fait le plein de bouquins. Joie, bonheur, j’avais plusieurs semaines pour dévorer, combler du retard, prendre de l’avance. Je me voyais passer des journées à lire. Au parc sur un drap de lin froissé indigo. En terrasse de café coiffée de ma capeline ou de mon fedora. Sur mon canapé (qui avait encore tous ses coussins en soie sauvage), les volets à l’espagnolette. Mais quel fiasco ! Quel leurre ! Quelle flemme ! Lire un titre m’épuisait, la vue d’une couverture de roman me lassait. Impossible de me concentrer. Terrible ! J’étais ailleurs. Surtout sur les forums de femmes enceintes. Voilà à quoi ressemblaient mes lectures : des futures mères qui adulaient leurs vergetures, racontaient comment leurs couples explosaient en plein vol, partaient à la maternité tous les 2 jours pour je ne sais quelle contraction imaginée, tricotaient, comptaient leurs kilos, les jours, s’entraidaient et parfois (souvent en fait) s’humiliaient, se jugeaient. J’étais hypnotisée, fascinée, totalement accro. (Je comprends donc mieux les fans de «  L’incroyable famille Kardashian »). J’ai même mis pas mal de temps, post-accouchement,  à vider mon téléphone de toutes ces applis (ok, j’avoue, j’étais allée jusqu’à télécharger tous les forums que je trouvais).

Post-accouchement donc. Passent les deux premiers mois où le rythme est chamboulé. Passe la fatigue. Passent les nuits hachées et les soirées inexistantes. Mais arrive le jour où toutes les pièces du quotidien s’ajustent de nouveau. Où l’on retrouve du temps pour soi. Où les soirées redeviennent des soirées. Bref, où la lecture devrait retrouver une place dans ma vie. Mais ce n’est pas si simple évidemment ! Mon esprit prend un malin plaisir à vagabonder (le prochain apéro, la paire de chaussures vue sur internet, ces foutus muscles fessiers disparus avec la chute d’hormones, le boulot, les projets, la vie) et j’ai toujours du mal à le canaliser.

J’ai donc décidé de le ré-apprivoiser doucement. Je lui ai donné des magazines. Quelques mots fléchés. Des comics. Des romans mille fois lus. Des BD. Et puis le dernier Jonathan Coe, Numéro 11. Et ça a l’air de marcher. Curiosité, concentration et surtout plaisir ont répondu présent. Evidemment, ne crions pas victoire. Mon assiduité pourrait être comme le sommeil soi-disant établi d’un bébé. Réversible.

Mais comme le chante si bien Guns N’Roses… Say woman take it slow, It’ll work itself out fine, All we need is just a little patience… (trdl  - en gros, prends ton temps).

(Et estimez-vous heureux que je ne cite pas encore de comptines enfantines)

 


Et toi, tu lis comment ?

Tu lis lentement. Très lentement. La réponse à la question « tu lis quoi en ce moment » nous propulse immédiatement dans « Un jour sans fin ». Bill Murray forever.

Tu lis monomaniaque. Au hasard, que des polars. C’est ta blanquette de veau littéraire. Rassurant, simple et sans mauvaise surprise.

Tu lis nymphomane. Tu jongles avec plusieurs bouquins en même temps. Ton cerveau est cent fois plus flippant que celui du joueur d’échec de Zweig. Alien.

Tu lis en déformation. Tu déformes direct le nom du personnage principal et au final, tu as lu un bouquin inexistant. Ok, tu es dyslexique.

Tu lis chassé-croisé Juilletistes/Aoûtiens. En gros, tu ne lis que l’été. Pire, que le Goncourt. Pire, le Goncourt l’été.

Tu ne lis pas. Trace ta route.

Tu lis 2.0. T’es lèbe. T’es ebook. T’es Kindle.T’es BleuFire. T’es Ok. T’es Bath. T’es In.

Tu lis furieusement. Tu cornes les pages, tu laisses l’équivalent du Sahara dans tes bouquins, tes couvertures sont invariablement tatouées du dessous d’un mug de café. Je ne te prête pas mes livres en somme.

Tu lis bibliographiquement. Tu lis le bouquin d’un auteur, tu lis TOUS les bouquins de l’auteur. Bon, si tu t’attaques à Szilárd Borbély, ton entourage est sauvé. Il n’a sorti qu’un bouquin. Méfie-toi si tu lorgnes sur Ryoki Inoué, qui a publié 1075 livres… Vie sociale réduite à néant en vue.

Tu lis vintage. Pour toi, aucun livre édité après 1850 ne vaut le coup. Tu respires Stendhal, tu parles Balzac, tu chantes Béroul, tu manges La Rochefoucault. Tu portes une fraise.

Tu lis sexuel. Oui tu dévores tous les « mommy porn ». Et tu as l’impression  de (re)découvrir l’érotisme. Va acheter Les onze mille verges d’Apollinaire et reparlons-en.

Tu lis sans pause. Tout le temps. Tu ingurgites les bouquins comme moi les bouteilles de Faugères. Tu fous des complexes. Je te hais secrètement.

Tu lis frime. Tu as toujours un super bouquin méga intello qui dépasse de ton sac/poche arrière de jean. Mais tu ne lis que les 4ème de couverture.

Tu lis papier glacé. Exclusivement des magazines. Scientifiques, sociétaux, féminins, géopolitiques, médicaux. Tu fuis la fiction comme moi Le Grau du Roi.

Tu lis. Et c’est bien l’essentiel.

 


14.04.2016 - Les sagas sont-elles casse-gueule ?

On ne l’attendait pas vraiment, voire pas du tout, mais les producteurs n’ont pas résisté à nous en remettre une couche. « Les visiteurs, La révolution » est bel et bien arrivé sur les écrans. Et n’a certainement pas fait l’unanimité au sein des critiques. Sophie Marceau le dit pourtant tellement bien dans le film « Pour Sacha » : « Quand on aime il faut partir ». Alors pourquoi s’acharner ? Massacrer ce qui aurait pu rester une belle parenthèse en la transformant en une agonie douloureuse et pathétique ?

Les réalisateurs/écrivains ne SAVENT-ils pas, n’ARRIVENT-ils pas ou CHOISISSENT-ils de ne pas s’arrêter ? Et nous, lecteurs/spectateurs, sommes-nous les dindons de la farce ou les complices pervers d’une histoire interminable qui finirait en intoxication alimentaire à force de singer Valérie Lemercier dans l’exquis Palace (« Je reprendrai bien de cette merde. ») ?

En fait, comme toute bonne histoire d’amour, il est bien difficile de trouver la limite. Cette fameuse limite qu’il faut respecter pour ne pas transformer le merveilleux en détestable.  La Bicyclette bleue, dix romans, a su justement nous faire traverser une adolescence étoilée de mille fantasmes  grâce à une Léa chaude comme la braise et un François mystérieux et dominateur. Au final, un apprentissage de la vie (oui, oui, le désir sexuel est toujours augmenté lors de conflits sanglants) et des leçons d’histoire (Seconde Guerre Mondiale, Vietnam, Cuba, Algérie… Ou comment cartonner au Bac mention Deforges). A caser donc dans la catégorie « merveilleux ». Les  Rougon-Macquart de Zola… Vingt romans racontant « l’histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire ». Déjà Germinal ne donnait pas forcément envie de vivre mais là on flirte méchamment avec de la torture pure et simple. Dans le genre « quand y’en a plus, y’en a encore », « La grande Bouffe » de Ferreri semble être, à côté, une ode à la digestion facile et rapide sous St Yorre. A caser donc dans la catégorie « détestable ».

Mais comme toute bonne histoire d’amour, il y a aussi le pervers « c’est détestable donc merveilleux ». Au pif. Le Trône de Fer (ou Game of Thrones pour les adeptes des Skyscrapers). C’est long, douloureux mais addictif. On n’y comprend plus rien, on mélange toutes les familles, les repères géographiques mais la date de sortie de chaque tome/épisode compterait plus que celle de l’anniversaire de notre mère.

La pub clamait : « un verre, ça va ; trois, bonjour les dégâts ». Evidemment, rien n’est aussi simple en littérature. Une suite peut être à l’origine d’un avortement d’une future-ex saga. Un septième tome peut encore enflammer les foules. Une trilogie peut contenter tout le monde. Bref, qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ! Perso, je suis plutôt attirée par un « one shot » mais le plaisir peut se trouver partouze. Heu. Partout.

 


7.04.2016 - Comment vivre sans Jim Harrison ?

J’étais à Marseille le week-end dernier. Les calanques, le soleil, la mer et le poisson grillé me donnaient mille idées déconnantes pour ma chronique. J’allais parler de sardine, de savon au pastis, de lectures honteuses de plage, du poids des romans sur ses seins lorsque l’on lit sur le dos, sur les mots fléchés puissance 4… Poilant quoi.

Mais la nouvelle est tombée dimanche en fin d’après-midi pendant que j’attaquais mon huitième cookie double chocolat (une fringale passagère). Jim Harrison est mort. Impossible d’avaler ma bouchée sablée, coincée dans ma gorge par les larmes. Jim Harrison est mort. Dans la foulée, mon amoureux ajoute qu’Alain Decaux a disparu, lui aussi.  Je ne vois pas le rapport, je me fous totalement des panneaux publicitaires urbains (l’émotion m’a fait confondre avec JC Decaux. Bref.) Jim Harrison est mort. Je suis totalement désemparée donc je me jette sur mon frère (l’intello qui lisait Spinoza à 15 ans – cf La mode a-t-elle kidnappé la littérature ?) qui me répond laconiquement « Ah, encore ». Quoi « encore » ?  Mais il n’est jamais mort, trop occupé à écrire des monuments littéraires, à manger du fromage de tête au p’tit-dej, à descendre des quantités d’alcool à faire pâlir tous les dionysiens, à reluquer les culs des jeunes filles, à célébrer la nature et à tuer des serpents à sonnette. Je comprends rapidement que mon frère n’est pas un intello. Il a confondu avec Jim Morrisson. Doublement effondrée.

Jim Harrison est mort. Et je me sens orpheline. Parce qu’il est mort un crayon dans la main, écrivant un poème. Parce qu’il créait toujours et apaisait ma vie à chaque nouveau roman. Parce que sa carrure de grizzly cachait un homme d’une folle sensibilité. Parce que sa colère contre une Amérique violente et sa fascination pour le peuple indien me poussaient à mieux réfléchir au monde qui nous entoure. Parce que je le rêvais en grand-père mi-bougon, mi-fantasque m’entraînant à travers son Montana, m’invitant à comprendre cette nature si sauvage que nous ne connaissons pas ici, m’initiant très jeune aux plaisirs des vins et de la bonne chère.

Jim Harrison est mort. Son traducteur, Brice Matthieussent, bosse sur son dernier ouvrage et a l’impression de le « tuer une seconde fois ». J’estime qu’il nous fait un ultime présent, celui de donner un souffle de vie à « Big Jim » une dernière fois avant de le laisser définitivement partir. Je saurai apprendre à l’aimer avec nostalgie. A lui rendre hommage en lisant et relisant ses œuvres. A glisser ses bouquins dans la bibliothèque de ma fille. A ne plus fantasmer sur Brad Pitt dans l’adaptation ratée de « Légendes d’automne ».

Jim Harrison est mort. Et j’ai comme une folle envie de tripes et de Chinon. Merci d’avoir rendu la tête de veau sexy vieux borgne. 

 


21.03.2016 - Livre/amant : même combat ?

Je passais l’autre jour devant ma bibliothèque et m’arrêtais pour faire un scan des livres qu’il me reste (cf – Doit-on prêter ses livres ?). Mon regard balayait l’ensemble des titres des bouquins et plusieurs fois je me suis posée la question « de quoi ça parle déjà ? ».

Après une relecture de la quatrième de couv’, le topo du roman me revenait assez rapidement. Et j’étais assez gênée car je me souvenais l’avoir vraiment apprécié. Mais alors, pourquoi le titre ne me « ring pas la bell » comme on dit (ou pas) ? Et j’ai dû me rendre à l’évidence : les livres nous jouent des tours. Un peu comme les amants d’une nuit. Sur le coup, on mise sur un souvenir impérissable de nos étreintes censurées mais quelques années après, impossible de se souvenir des noms, des traits, des gestes… Le roman se transforme parfois en amant fantôme. Difficile exercice qu’est celui de remettre correctement des images, des mots, un contexte, une ambiance sur un titre.

Et me voici devant la bibliothèque à réfléchir à quels romans je peux attribuer le mérite de m’avoir réellement touchée. Ils sont peu nombreux en fait. Parmi cette grosse poignée, il y a Vendues de Betty Mahmoody et Zana Muhsen, lu quand j’avais dix ans, ravagée par une angine aux Arcs 1850. J’avais adoré les photos témoignages du milieu avec Jean-Pierre Foucault (ok, c’était peut-être les prémices de mon penchant pour la presse people). Rebecca de Daphné du Maurier. J’avais douze ans. Rebecca, cette nana fan de voile, ultra-distinguée, hautaine, machiavélique, cruelle, totalement frappée… Une vraie Lilith de la campagne anglaise. Méga coup de cœur. Je le relis chaque année. Tendresse infinie pour ce roman. Légendes d’automne de Jim Harrison. Offert par un inconnu chez la Belle Hortense à Paris entre deux coups de Brouilly et de langues, il m’a instantanément fait tomber amoureuse d’une littérature américaine qui m’était jusque-là étrangère. Je n’ai, depuis, cessé de m’avaler du Bass, Johnson, Brautigan, Tesich, London, Irving, Burroughs, Kerouac, Wolfe… Et puis Les Détectives sauvages de Roberto Bolaño. Parce que lire du Bolaño, c’est une expérience unique. On n’en ressort pas indemne. C’est chargé, c’est brutal, c’est éclaté. C’est merveilleux. Une liberté totalement nouvelle qui me surprend encore aujourd’hui. Et puis aussi parce qu’il m’a menée vers son 2666 que je n’ai jamais réussi à finir. Challenge perso.

Ces quelques romans sont finalement très différents. Mais sont, à leurs manières, des racines m’entraînant vers des ramifications sans fin qui m’invitent à découvrir des pépites littéraires. Parfois. Pas souvent. Un peu comme les amants d’une nuit donc.

 


14.03.2016 - La mode a-t-elle kidnappé la littérature ?

J’ai grandi entourée d’hommes. Trois frères et un père. Un grand frère brillant. Intello. Qui lisait Spinoza à 15 ans pendant que je faisais des tests de personnalité dans Jeune & Jolie et découpais des images des Spice Girls pour les ranger hystériquement dans mes classeurs. J’ai donc longtemps été cataloguée comme la sœur futile et peu réfléchie. Pourtant je lisais. Certes, pas de philo au petit-déj clope roulée au bec mais je lisais. Beaucoup. Mais mes lubies d’ado annulaient instantanément, à ses yeux, mon amour pour la littérature. En clair, la légèreté ne pouvait être compatible avec la connaissance et le savoir. Je suis devenue femme avec cette dualité en moi. Etre capable de péter mon prêt à la conso dans des chaussures ET passer ma vie en librairie ? Difficile à conjuguer dans mon esprit. Et peut-être/sûrement dans celui de la société. Ma fascination pour la mode ne me permettait donc que de disserter du dernier épisode des Ch’tis à Mykonos ?

Mais c’était sans compter l’apparition d’un phénomène étrange. Le livre a quitté les bibliothèques poussiéreuses, n’a plus été le monopole des célibataires à chats, n’a plus été le sujet soporifique de dîners. Le livre est devenu roi de la stratosphère fashion. Il squatte par millier la boutique de St Germain des Près de Sonia Rykiel, il a poussé Karl Lagerfeld à ouvrir sa propre librairie dans le 7è arrondissement de Paris, il se transforme en minaudière brodée chez Olympia Le-Tan, il sort d’une malle Vuitton sous forme de nouvelles inédites signées par onze écrivains et éditées par Gallimard, il a inspiré le romancier Nicolas Rey qui a accouché de trois nouvelles érotiques pour la marque de lingerie RougeGorge.

Et ça m’angoisse en fait. Parce que même si je trouve plutôt drôle que les gourous de la mode se posent en Prix Nobel de la littérature, une question me taraude : suis-je assez lookée pour bouquiner ?

 


07.03.2016 - Pourquoi je ne lis pas de poésie ?

Comme chaque matin, j’écoutais Augustin Trapenard animer « Boomerang » sous ma douche. Comme chaque matin, je buvais ses paroles (et l’eau chaude qui coulait du pommeau) et celles de son invité. Michael Lonsdale venait ce vendredi en qualité de parrain du Printemps des Poètes. Ce qui m’a donné l’occasion de réfléchir à mon rapport à la poésie pendant que mon masque capillaire posait. Ou plutôt à mon manque de rapport. Je ne lis pas de poésie. Je suis nulle en poésie.

Le camembert marron du Trivial Pursuit m’échappe à chaque fois car je suis persuadée que La terre est bleue a été écrite par Apollinaire. Je ne suis capable que de citer les deux premiers vers de Demain, dès l’aube de Victor Hugo (« Je partirai »… Mais où ??). J’ai parcouru Une saison en enfer de Rimbaud quand j’étais lycéenne car je trouvais que ça collait parfaitement à mon look hippie. Les termes anacoluthe, assonance, asyndète, chiasme (vraiment ?) et autres diérèses me condamnent à fuir le rayon poésie des librairies.

Mais ce matin, en sortant de la douche, j’ai pris le problème à bras le corps et ai ouvert le Larousse qui  indique que la poésie est l’ « art d'évoquer et de suggérer les sensations, les impressions, les émotions les plus vives par l'union intense des sons, des rythmes, des harmonies, en particulier par les vers ». Tout est devenu clair. Céline Dion qui fait rimer « louanges et vendanges » est poète. Le relou du métro qui tente le « ton père est un voleur car il a volé toutes les étoiles du ciel pour les mettre dans tes yeux » est poète. Gainsbourg, que j’adore, a muté la chanson en poésie en remixant Rimbaud ou Baudelaire (Les paroles de Cargo Culte, Mon Dieu !).

La poésie n’est pas donc pas le problème. L’idée classique et un poil réac' que je m’en fais en est un. La poésie n’est pas mathématique, n’est pas le souvenir d’obligations scolaires ou le reflet de textes alambiqués que l’on peut pénétrer seulement sous substances. La poésie se trouve dans mon quotidien, dans mes ressentis, dans mon imaginaire. La poésie n’est pas obligation mais innée. Serait-ce le début d’un prose combat ?

 


29.02.2016 - Doit-on prêter ses livres ?

En fin de soirée, je me retrouve très souvent perchée sur un fauteuil à chercher LE livre que je veux prêter à mon ami(e) sur le départ.  Est-ce l’alcool ou une confiance en moi exagérée (peut-être y voir une relation de cause à effet), je veux toujours partager ma passion lecture à trois heures du mat’ et me sens fière comme Artaban lorsque mon invité repart avec une pile de romans sous le bras. Persuadée que mes conseils de critique littéraire avinée changeront à jamais sa perception du monde de l’écrit.

Quelle erreur n’ai-je pas commis ? Parce qu’en fait prêter un livre, c’est risquer de :

- le retrouver corné. (Est-ce que je rends les pantalons de mes amies avec un nouvel ourlet, moi ?)

- le retrouver « stabiloté ». (Franchement, certaines personnes semblent si passionnées par leur lecture qu’elles ne peuvent s’empêcher de surligner en vert fluo certains passages. Comme s’ils feuilletaient leur Lonely Planet rubrique hôtel.)

- le retrouver déçu. L’ami hein, pas le livre. Il n’a pas été convaincu par ton roman « préféré de toute la vie ». Douleur d’un coup de poignard dans le cœur. L’ingrat n’est pas à la hauteur de tes lectures, assurément.

- ne pas le retrouver. Le livre hein, pas l’ami. Parce que mille fois tu as songé à créer une petite fiche style bibliothèque pour te souvenir à qui et quand tu as prêté tel livre. Et puis bon. Tu as eu peur de passer pour une désaxée. Donc tu as fait confiance à ta mémoire. C’était sans compter qu’à trois heures du matin, ton taux d’alcoolémie n’atteint pas le niveau de la mer. Un peu plus le Mont Gerbier de Jonc. Alors, évidemment impossible de se souvenir qui est l’infâme qui ne t’a jamais rendu Mon chien stupide de John Fante. Et tu enrages car tu apprends qu’il n’est plus édité. Alors trop c’est trop, tu décides d’arrêter de prêter tes bouquins. Jusqu’à la prochaine bouteille de vin…

 


22.02.2016 - Le velours est-il l'uniforme de l'écrivain ?

Steve Jobs avait son col roulé noir. BHL a une chemise blanche légèrement très déboutonnée. Marc Jacobs porte des jupes. Christophe Barbier ne quitte jamais son écharpe rouge. Kim Kardashian,…. Kim Kardashian ne porte pas de vêtement. Et il y a l’écrivain. Et son éternel velours. Décliné tantôt sur pantalon, tantôt sur veste. Matière rassurante et chaude. Invariablement liée à l’odeur miellée et cireuse de la pipe. L’écrivain ne manierait-il donc jamais les codes mode avec autant de dextérité intellectuelle que sa plume ?

J’aurais pu l’accepter. Passer à autre chose. Tourner la page. Mais un auteur est venu dégoupiller toutes mes certitudes, a détruit tous mes clichés (tous mes alambics, plein de ciguës, plein d'arsenics).

C’est l’auteur franco-congolais Alain Mabanckou. Connu pour son style d’écriture unique, il l’est tout autant pour ses looks dingos et colorés qui mettent de bonne humeur. Tiré à quatre épingles, il passe pour le roi de la sape, et c’est doublement vrai ! Parce qu’Alain Mabanckou, outre un sens aigu de la mode, connaît parfaitement l’univers des sapeurs. Sapeur, dérivé de sape, littéralement Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes,  mode vestimentaire populaire née au Congo, vénérée par tous les dandys et sujet de son roman Black Bazar.

Il a donc suffit d’un costume à la coupe parfaite, d’une paire de lunettes ronde et transparente et d’une casquette de gavroche en cuir pour faire valser tous les clichés germanopratins. Il ne me reste qu’à prendre mes truismes et mes claques, heureuse de voir que la mode et la littérature peuvent s’épanouir ensemble. Parce que le style est tout aussi important sur soi qu’à travers les figures !

 


15.02.2016 - C’est quoi un booktubeur ?

Plus jeune, je mesurais le vieillissement de mes parents à leur ignorance dite culturelle. Résonne souvent en moi le « Corona ? La marque de peinture ? » de mon père lorsque j’évoquais la papesse de la Dance Music. En me jurant d’être toujours à la pointe des phénomènes qui font les époques.

De la tecktonik à la langue de Miley Cyrus en passant par Kev Adams, Twilight, les fesses de Kim Kardashian ou snapchat, je me suis accrochée à l’actualité contemporaine comme un arapède à son rocher.

Jusqu’au jour où l’on m’a parlé des booktubeurs. Immense moment de solitude. Norman et EnjoyPhoenix n’étaient donc pas les seuls à régner en maîtres sur la planète  Youtube ? En marge des tutos beauté, lol cats et autres sketchs, la jeunesse se donne désormais rendez-vous par milliers devant des critiques littéraires 2.0. Entre coups de cœur et coups de gueule, les jeunes bibliophiles animent de véritables messes ultra plébiscitées par les fans de littérature en général, young adult en particulier.

Vous n’avez pas saisi ce dernier terme issu de la langue anglaise ? Aucun souci. L’info à retenir est la suivante : l’ado dévore des romans ! Qu’il soit peuplé de vampires ou de fées, d’histoires d’amour ou d’êtres terrifiants, le monde des jeunes est surtout peuplé de mots. Instantanés et spontanés, ils vibrent et partagent en temps réel. S’ouvrent et s’expriment. Sans fard.

Moi ce serait plutôt sans chemise et sans pantalon. Et avec Rika Zaraï nous attendrons sagement dimanche vingt heures pour savourer les joutes verbales des journalistes culturels qui font le cirque sur la TSF depuis plus de soixante ans. Yolo les gars !

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